Vous êtes en train d'inspecter l'équipement du CDI d'un grand établissement scolaire (lycée privé sous contrat de 2500 élèves), et là, vous passez de l'incrédulité à la consternation en pensant intérieurement : "C'est tout ce qu'ils ont à offrir aux élèves ?".
Il faut dire que le CDI d'un établissement scolaire est une sorte de baromètre qui vous permet de sentir un certain nombre de choses. Il y a d'abord son équipement : certains responsables pédagogiques considérant parfois qu'il ne s'agit pas d'un outil essentiel se contentent d'y mettre le strict minimum. Dans un assez petit lycée de Bondy, j'ai trouvé de la presse à profusion. Dans ce grand lycée de Seine-Saint-Denis, zéro presse. Et puis, il y a l'équipement informatique, soit souvent la cinquième roue du carrosse ; autant dire une dizaine d'ordinateurs pour tout un établissement. "Vous savez, ils ont, tous, un ordinateur à la maison, alors...". Vous avez aussi le comportement des enseignants, selon qu'ils fréquentent ou non le CDI. En trois ans, je n'en ai pas vu un seul venir au CDI consulter un ouvrage quelconque. Et enfin, vous avez le comportement des élèves, dont certains ne sont pas à l'aise avec les livres, qu'ils manipulent sans ménagement, déposent n'importe où ; il faut dire que bien des familles n'ont pas le moindre livre à la maison ; et je ne vous parle pas là de familles ouvrières, mais de telle famille, par exemple, Rue de Ponthieu, quartier des Champs-Elysées : dans l'immense appartement, il n'y avait pas un seul bouquin, en revanche, la moquette de la chambre du garçon était jonchée de cartouches de jeux vidéo.
Le CDI d'un établissement lambda ressemble à peu près à ça : des bouquins jetés sur les étagères par des élèves qui détestent les livres, et qu'on s'applique à ranger plusieurs fois dans la journée.
Un jour, vous êtes convié à participer à l'encadrement d'une classe lors d'une sortie au théâtre, dans un musée, pour visiter une exposition, à l'opéra, etc. Et là, catastrophe : une fois sur place, les élèves s'avèrent intenables, dissipés, bruyants ; normal : on voit bien qu'ils n'ont pas trop l'habitude de sortir au théâtre, au musée ou à l'opéra. Et c'est là que vous vous posez une question toute bête : mais pourquoi diable ne prépare-t-on jamais les sorties avec les élèves ? Et dire qu'il suffirait de leur présenter la pièce, les oeuvres musicales, l'opéra, les tableaux... en classe, afin qu'ils s'en fassent déjà une idée au lieu d'être pris de court une fois sur place ! Tout le monde sait bien que les casques que bien des jeunes d'aujourd'hui portent sur leur tête ne diffusent que rarement du piano classique ou de l'opéra ! Alors, pourquoi ne pas leur faire découvrir ces oeuvres du "grand répertoire" en douceur ?
J'aurais tellement aimé inviter bien de mes collègues d'alors, ainsi que le chef d'établissement de ce grand lycée de la banlieue parisienne, afin qu'ils se rendent compte sur place de la petite panoplie de produits culturels dont je dispose, et qui auraient pu servir de supports à bien des animations "culturelles".
Par parenthèse, en ce qui me concerne, la culture ne saurait se réduire aux loisirs d'une certaine élite occidentale. Les élèves, surtout lorsqu'ils sont d'origine étrangère, possèdent souvent leurs propres références culturelles. Il s'agit, par conséquent, de bien amalgamer tout ça. Ce qui est préoccupant, ce sont les pertes de repères, qui font que bien des jeunes, élevés dans cette sorte de melting pot dominé par la télévision et les jeux vidéo, finissent par perdre tout discernement, ne sachant plus trop d'où ils sont (voyez les adorateurs du manga). C'est ainsi que, dans le cadre d'un enseignement de culture religieuse, je m'étais amusé à demander à une classe (dans un établissement privé catholique, avec de nombreux latinistes) de 3ème quel élément de la liturgie catholique était associé au requin. Malgré la quasi-homophonie, personne n'a pensé au "requiem". À une autre classe de 3ème, j'avais soumis la petite énigme consistant à deviner celle des religions monothéistes ayant les plus petits lieux de culte. Stupeur et circonspection du côté des élèves, dont un bon tiers d'origine nord africaine. Je leur ai demandé sur quoi les musulmans s'agenouillaient en se dirigeant vers la Mecque ! Un tapis de prière est bien un lieu de culte d'à peine un mètre carré, non ?
Culture lacunaire, culture fragmentaire... Les jeunes disposent de moyens de communication leur permettant d'entrer instantanément en contact avec le monde entier. Mais cela les rend-il plus curieux, plus assoiffés de savoir et de connaissances, ou se contentent-ils de se fondre dans le troupeau, pour ne pas être pris en grippe par la bande ? Le fait est que, dans beaucoup d'endroits, les sujets trop brillants sont rejetés par leurs congénères, d'où une propension générale à faire profil bas, conformément au principe du plus petit commun dénominateur !
Quel dommage !
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