ines kikuko  
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Moi, maire !

Vous connaissez la nouvelle ? À l'automne 2014, soit quelques mois après les municipales, il était fortement question de débaptiser la Place Georges Marchais à Villejuif (94). Cela a fait couler un peu d'encre dans le Landerneau politico-médiatique. Il faut dire qu'il y a eu un changement d'équipe à la mairie, alors, comme cela se passe parfois, les nouveaux maîtres des lieux débaptisent...

Pour ma part, je ne formulerai aucun avis sur la question, ni sur une quelconque préférence de ce qu'il aurait fallu faire ou ne pas faire. Cette affaire est juste venue me rappeler certain courrier reçu d'un élu de la ville, il y a quelque temps.

Vous allez finir par savoir que, parmi d'autres activités, j'ai longtemps sévi auprès de divers élèves en qualité de professeur particulier, ce qui m'a permis de visiter tous les quartiers de Strasbourg, puis toute la région parisienne. Mais tout cela a commencé en Allemagne, où j'étais parti parfaire mon allemand, et où la journée scolaire s'achève avant 15 heures, d'où une forte consommation de "Nachhilfe" (les cours à domicile). Détail important : compte tenu de l'intérêt sociologique de l'activité (puisqu'on passe une année scolaire entière, au sein d'une famille, à raison d'une séance par semaine, parfois deux voire plus chez les familles aisées), j'ai tenu à aller partout, dans les quartiers riches (L'Orangerie à Strasbourg, Paris VII, VIII, XVI, Neuilly-sur-Seine...), mais aussi dans des cités HLM de l'est parisien comme de la banlieue. Pour ce faire, il suffisait d'insérer une petite annonce dans un de ces journaux gratuits qu'on pouvait récupérer chez le boulanger ou dans un commerce de proximité. Mais, très vite, vous vous mettez à recevoir des appels de mères de famille, qui vous sont envoyées par d'autres dames (95 % des mes employeurs étaient des mères de famille.) qui ont apprécié ce que vous avez fait avec leurs nigauds de fils. Je dois avouer que c'est dans les quartiers riches que j'ai rencontré les cas les plus épineux, dont un suicide (Juin 1999, Paris 8ème, avenue Foch ; le faire-part a paru dans Le Figaro.).

Explication : les problèmes scolaires chez les pauvres s'expliquent souvent par le manque d'instruction des parents, des appartements trop petits et des enfants entassés à cinq ou six dans deux chambres. Chez les riches, où il y a toujours tout ce qu'il faut sur le plan matériel (ex. des chambres grandes comme des appartements, un ordinateur par enfant, des séjours linguistiques à profusion...), les difficultés scolaires des enfants ont toujours des causes plus complexes : hyper-solitude de l'enfant unique privé de fratrie, mésentente conjugale, poids excessif des grands-parents (de l'enfant), parfois riches à millions, mauvaises habitudes prises par des enfants de facto élevés par des femmes de ménage ou des bonnes à tout faire qui n'ont pas toujours l'autorité nécessaire face aux enfants de leurs employeurs...

Pour dire les choses simplement, je me suis lancé dans le cours à domicile le jour où j'ai réalisé que la sociologie n'était plus qu'une discipline de laboratoire complètement déconnectée du terrain, quoi qu'en disent les sociologues. Et en plus de vingt ans de pratique de l'échec scolaire - mais il m'est aussi arrivé d'oeuvrer auprès de très bons sujets, dont les plus futés étaient scolarisés à domicile... -, je n'ai jamais croisé le moindre sociologue sur le terrain. Du reste, vous ne trouverez pas une seule thèse, un seul essai d'envergure sur la question et émanant d'une sommité de l'Ecole dite des Hautes Etudes en Sciences Sociales. Voyez le silence de l'Université face à la dramatique question des sans-papiers ou de l'immigration clandestine. On a pourtant du recul en la matière : voyez l'immigration cubaine en Floride (niveau d'instruction assez élevé des parents, progéniture peu délinquante ; et cela vaut aussi pour les Asiatiques) et l'immigration mexicaine ou salvadorienne en Californie et dans l'Ouest (les gangs de jeunes latinos, les fameuses maras, etc.). Question : mais à quoi peuvent-bien servir les sociologues ?

Et, à force de visiter certains patelins, l'idée m'est venue d'écrire à leurs élus, lesquels se sont souvent abstenus de répondre, parfois se sont contentés d'accuser réception, etc. En apprenant l'épisode sur la Place Georges Marchais, je suis, tout naturellement, allé jeter un oeil dans mes archives, et y ai déniché ceci, en fait deux courriers reçus quasiment à une semaine d'intervalle, en réponse à une missive que j'avais dû adresser à une petite vingtaine de maires de tous bords.

maires

Juillet 1997. Deux élus municipaux, deux tendances politiques opposées, mais la même attitude face à mes interrogations : "ce problème relève des compétences de...". J'avoue avoir été estomaqué par ce genre d'attitude, en pensant : "Non mais, sans blague ! On leur parle d'échec et de réussite scolaire, à propos d'enfants de leur commune, et tout ce qu'ils trouvent à faire c'est de botter en touche ?".

Bien évidemment, de l'eau a coulé sous les ponts depuis ces courriers ; des élections municipales sont intervenues, qui ont vu des équipes remplacées par d'autres, jusqu'à l'affaire de la Place Georges Marchais...

Par parenthèse, à la fin de l'été 2005, je me trouve dans l'appartement d'un artisan dont un des fils a quelques problèmes au collège. On est à Montfermeil (93). Je repère dans le salon un annuaire téléphonique dans lequel je vais relever les adresses de toutes les communes de la Seine-Saint-Denis, et je vais écrire à tout le monde. Pour parler de quoi ? Devinez ! Il me semble qu'à la fin de l'année 2005, la France a connu quelque agitation dans un certain nombre de cités - comment disent-ils déjà... sensibles ?

Rendez-vous compte : je suis retourné jeter un oeil dans mes archives, et le fait est que je ne me suis pas contenté d'écrire aux maires de toute la Seine-Saint-Denis. Il est vrai que j'ai reçu quelque chose comme zéro courrier en retour de ce département. En revanche...

courrier
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Voilà qui m'était complètement sorti de la tête ; heureusement que j'ai plein de CD-Roms bourrés d'archives. Et c'est là qu'il me revient qu'en ce début d'été 2005, mon courrier de l'époque consistait en un gros document expédié sous la forme d'un CD-Rom, et au sein duquel je m'étais amusé à noter les différents protagonistes de la campagne sur le traité européen. Le fait est que j'avais trouvé les partisans du "non" bien plus crédibles et plus percutants que ceux du "oui". Qu'est-ce que vous voulez que je vous dise ? Les Séguin, Chevènement et consorts avaient été bien plus convainquants que le camp d'en face.

Mais ce n'est pas tout. Cette fois, je n'ai malheureusement pas d'archive. J'habite Villiers-le-Bel (95) depuis quelques années. De ma fenêtre, j'aperçois une école maternelle ainsi qu'une annexe de la bibliothèque municipale. Vacances de Pâques : avril 1994. J'adresse une dizaine de courriers aux directeurs d'écoles de la commune pour leur annoncer un projet de stages de remise à niveau durant les grandes vacances (juillet-août), en les priant de bien vouloir en informer les familles intéressées. Une copie de ce courrier va parvenir à l'adjoint au maire chargé des affaires scolaires, que j'avais omis d'informer. Il y aura bien une entrevue avec cet élu, entrevue restée sans suite. L'élu m'a notamment annoncé que les directeurs d'école contactés n'avaient pas trop apprécié mon projet, se demandant même "comment j'osais prétendre obtenir en deux mois ce que eux, grands pédagogues, n'avaient pas obtenu en dix mois !". Trois années plus tard, je quitte Villiers-le-Bel précisément dans les semaines précédant les courriers reproduits ci-dessus (1997). Je suis revenu à Villiers-le-Bel des années plus tard, pour prendre quelques photos, dont celle qui suit.

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La ville procède à la reconstruction provisoire de l'école maternelle Louis Jouvet..., incendiée lors des fameuses jacqueries de l'automne 2007, ainsi que la bibliothèque. J'avoue m'être interrogé sur l'âge que devaient avoir les incendiaires en... 1994 !

Ayant écrit à la totalité des maires de Seine-Saint-Denis à la fin de l'été 2005, j'ai forcément contacté la ville de Montreuil-sous-Bois. Et je me suis d'autant plus appliqué à le faire que j'y suis souvent allé en diverses occasions, notamment pour visiter quelques foyers africains, dont le célèbre Bara : une ancienne usine de pianos bâtie autour d'une cour ne disposant que d'une ouverture. À chaque visite, on se dit que le jour où un grand incendie se déclenche ici, ça va être un carnage. Ils appellent ça un "village" africain ! Pour être né en Afrique, j'affirme qu'aucun village n'y est aussi sordide que ce cloaque infâme.

bara bara

bara

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Le maire historique de Montreuil m'a bien répondu, un peu dans le même style que ses collègues évoqués plus haut. Mon deuxième courrier sera adressé à une femme, médecin de formation. Ce courrier visera tout particulièrement le niveau d'instruction des femmes immigrées, notamment africaines. Ce courrier restera sans réponse, de même que celui que j'ai adressé à l'Association des Femmes Maliennes basée à Montreuil. Ce que je proposais à Madame le Maire ainsi qu'à l'association des Femmes Maliennes ? Un projet de remise à niveau des femmes basé sur une méthode pédagogique de ma conception inspirée de pays comme le Mexique ou le Venezuela : dans ces pays, on fait abondamment appel à des adolescents pour combattre l'illettrisme de leurs parents.

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Aux dernières nouvelles, Madame le médecin de formation n'est plus maire de Montreuil, étant sûrement passée à autre chose.

Pour ma part, je n'en démords pas : en une vingtaine d'années de pratique de la pédagogie à domicile, j'ai acquis une certitude, à savoir que la réussite scolaire d'un enfant dépend à 90 % du niveau intellectuel de sa mère (bien plus que de celui du père). D'où le caractère indispensable de l'éradication de l'analphabétisme et de l'illettrisme parmi les populations (féminines) dites "issues de l'immigration", ce qui - les problèmes se réglant en amont - doit commencer dans leur pays d'origine.

Les enfants ne naissant pas dans les choux, pas plus qu'ils ne sont livrés par des cigognes, vous comprenez peut-être maintenant pourquoi je me méfie comme de la peste des réformes ministérielles en matière d'éducation ?

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L'école ne saurait, seule, réduire les inégalités, dit François Dubet. C'est bien pour ça qu'il faut redoubler d'imagination. Pour ma part, j'ai écrit à pas mal de monde, outre les maires. À l'époque, le champion du monde du jeu d'échecs venait de se faire battre à plate couture par un ordinateur.

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Redoubler d'imagination, c'est faire tout le contraire de ce qui se fait habituellement : quand on a affaire à des jeunes en situation d'échec scolaire, on se contente généralement de traiter le symptôme plutôt que la cause, et l'on fait assister les élèves par de soi-disant "grands frères" regroupés en associations de quartier, organisations auxquelles j'ai toujours refusé de m'associer car faisant du mauvais travail.

Pour ma part, je leur ai toujours préféré l'ordinateur et les logiciels éducatifs, dont on peut vérifier la profusion ailleurs sur ce site. L'avantage de l'ordinateur est qu'il ne sert pas seulement aux élèves, mais aussi à leurs parents. Or, on apprend très bien à lire et à écrire à l'aide de l'ordinateur. L'idée était, donc, d'en installer un grand nombre au plus près des gens, soit dans les lieux même d'habitation, au rez-de-chaussée des cités HLM, par exemple. C'était tout le sens de mes courriers à IBM et à l'OPAC. L'idée n'a rien d'incongru ; il suffit d'aller visiter une cité universitaire : ici, les étudiants disposent de tous les équipements socio-culturels nécessaires, et ce, non pas à un km voire 500 mètres, mais carrément au sein même des bâtiments.

Voyez la Cité Universitaire Jean Zay à Antony.

cité cité
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Des salles de travail pour tous types d'activités, un gymnase, le tout au rez-de-chaussée de la cité. La Cité Internationale Universitaire de Paris est encore mieux lotie, avec sa bibliothèque, son théâtre, ses salles de concerts...

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Moi, maire ? Voilà exactement ce que je ferais dans ma commune, à commencer par installer ce qu'il faut d'ordinateurs (un par élève) dans les écoles, et pour pas cher. Il suffirait, pour ce faire, de mettre en place un service chargé du recyclage, et que particuliers et professionnels pourraient appeler pour être débarrassés de divers matériels (mobilier de bureau, matériel informatique, instruments de musique, etc.). Le matériel, remis à neuf, irait équiper les écoles ainsi que des salles de travail au sein des HLM et au beau milieu des quartiers populaires, sans oublier l'utilité de ce matériel dans l'encadrement des élèves après l'école !

Des équipements socio-culturels non pas à un kilomètre ni même à 500 mètres mais au coeur même des lieux d'habitation, voilà tout ce qu'on ne sait pas faire ailleurs que dans les cités universitaires ! C'est aussi pour ça que j'ai si souvent écrit à des maires, les conseillers municipaux étant les seuls vrais élus de terrain. Il me suffit de jeter un oeil sur ma petite panoplie de supports éducatifs et culturels... Du coup, pendant la journée, alors que les enfants sont à l'école, les parents sans activité professionnelle pourraient venir, sans devoir traverser la ville, combler leurs lacunes scolaires, s'initier à la dactylographie, à des langues étrangères, se cultiver...

 

 

 
 

 

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